"Tante Zeliha leur demandait une photo de leur ex, puis l'étudiait jusqu'à ce qu'elle lui évoque un animal. La suite était relativement simple. Elle dessinait l'animal en question et le tatouait sur le corps du malheureux, s'inspirant de la logique chamanique ancienne qui voulait qu'un totem fût simultanément intériorisé et extériorisé. Pour être capable d'affronter l'ennemi, on devait l'accepter, l'accueillir en son sein, puis le transformer. En injectant l'encre sous la peau du client, elle intériorisait l'ex-amante, tout en lui donnant la forme d'un animal. De sorte que le rapport de pouvoir entre le largué et la largueuse basculait, le tatoué ayant le sentiment de détenir la clef de l'âme de l'être cher, qui perdait aussitôt sa capacité d'attraction, puisque l'amour aime le pouvoir. C'est pourquoi nous pouvons aimer d'un amour suicidaire, mais rarement payer de retour ceux qui nous vouent un tel  amour."

Elif Shafak
La bâtarde d'Istanbul