Hopital psychiatrique, service enfants, Vendredi 06- 9-21

10h16: on parle d'un enfant en réunion de "synthèse"
Le sol tremble, un grondement sourd; "qu'est-ce que c'est ?"     l'équipe autour de la table se retrouve debout.
Tremblement de terre ? Je compte 12 secondes, j'ai entendu que ça pouvait en durer 30...
12" de plus, 1ère détonation. Une collègue qui a vu le reportage sur le 11 Septembre me pousse sous la table, je suis statufiée !
2ème détonation, les vitres explosent, les plafonds tombent, les néons aussi, ça fuse de partout, du verre, du bruit.
Un nuage jaune sort du site AZF de l'autre côté de la route d'Espagne.
Des cris, des pleurs, on me pousse dehors, "il faut sortir", ceux du rez-de chaussée ont déjà rassemblé les 12 ou 15 enfants présents.
Pas besoin de passe-partout pour franchir les 3 portes, elles ne sont plus.
Dans le parc, les malades adultes errent, du sang, des blessés, mes collègues en groupe, des soignants en blouse blanche.
Est-ce que ça risque encore d'exploser ? je regarde le nuage, le site en face...
On parle de partir sur notre antenne annexe, mais les clés de voiture? Je remonte malgré les avertissements "ça peut s'écrouler" et rafle tous les sacs, les lunettes à ma portée.
Et remonte encore éteindre les lumières, manquerait pas qu'un incendie, en plus... personne dans les wc du bas mais j'entends pourtant des sanglots.
Je distribue, des téléphones, rien ne marche.
Dehors, impression d'être sur la lune, de rafle du Vel'd'hiv. Je marche comme un zombi, tendue. Il faut pouvoir partir, où sont MES enfants qui sont en ville. Des attentats ? On dit qu'en ville les vitrines ont éclaté, les garages, vers l'extérieur. Des bombes un peu partout ?
Mais je vois que c'est en face. Une haute cheminée à gauche vers la SNPE est démolie, une autre reste, arborant AZF en rouge.
Des collègues parlent d'un avion, je ne l'ai pas entendu.

10h35: on décide d'aller au fond de l'hôpital, à l'internat. Je vais chercher ma voiture au parking, repousse le toit enfoncé, le pare-brise n'est qu'étoilé, deux collègues, deux enfants. un chargement.
Au fond, le chef de service décide que ceux qui peuvent vont aller à Auterive, dans la consultation où nous travaillons les autres jours. Deux de mes collègues habitent par-là. On décide de retourner chercher leurs voitures avec la mienne pour évacuer. L'hopital est grand comme un village.
10h45 : la police est sur les lieux et bloque la route d'Espagne, nous interdisant parking et autres voitures. Mes collègues vont partir avec chef et les voitures de service et les enfants. Je les laisse pour retourner vers la ville.

11h : accès rocade bouché, route de Seysses saturée, les nuages s'estompent, visage et bras me piquent horriblement sous la chaleur, dans la voiture. A la radio, un journaliste explique : "je progresse péniblement vers le sud de la ville, la rocade n'est qu'un amas de ferraille, on ne sait si cela a explosé depuis la ville mais il semble que le site de la poudrerie...." quel idiot, moi je sais bien...
11h45 ? Je m'arrête chez l'ex-cousine dans cette rue, toit soulevé et vrillé par endroit, volets fermés, elle est partie chercher ses enfants sans doute.
Une voisine âgée et ses enfants me font entrer et me laver.
Je repars; au-dessus de la rocade, presque plus de voitures sous le pont, des gyrophares, des rubans de scène du crime. Au pied des immeubles de la route de Seysses, des gens ensanglantés assis, allongés sur des couvertures, sur les trottoirs, comme pour un pique-nique autour de nappes ou de couvertures.
Un homme, hagard, estafilade depuis la tempe, masque à gaz (!!!) tombé au menton, marche droit devant lui en titubant.
Je laisse ma voiture à la pointe de la route de Seysses, la police a fait évacuer l'école Maurice Bécanne. Tout est bloqué.Le lycée de mon fils, en seconde depuis 15 jours, est juste après.

12h30 : j'arrive à pied à Croix de pierre. Avenue de Muret, toutes les vitrines, les maisons semblent soufflées, les toits vrillés surtout. Au carrefour, toutes les voitures de pompiers, ambulances pour un hôpital de ... campagne ? forment une étoile macabre et pimpante.
13h ? Le lycée Déodat de Séverac n'abrite plus qu'une trentaine d'élèves, le proviseur a laissé partir tous les autres au mépris des consignes de la radio... mais il n'y a plus de vitre dans les batiments et laboratoires de cet établissement technique, rien pour se "confiner".
14h 30: le pont du stadium inondé de soleil, les rues du quartier; du monde ? non, pas grand-monde je crois, je me sens seule. Il est tard. Je marche depuis longtemps.

14h45 : ma rue, les vitres arrondies à petits carreaux de la rue ont tenu bon, mais la porte est dégondée, celle du garage de même ; on entre comme dans un moulin ici, Vendredi c'est jour de grand ménage !
Colin est rentré, il a déjà ramassé pas mal de verre, l'air de rien, comme si juste une maladresse, le tuyau d'aspirateur...
Mais les fenêtres du premier, côté jardin, n'ont pas résisté, les meubles de sa chambre sont lardés de verre, le plâtre au coin des plafonds... écroulé.

Le téléphone ne marche pas. Nous aurons enfin des nouvelles de Muriel ma fille ... à 17h, évacuée du Lycée St Sernin chez des inconnus du même établissement, terrorisée par tout bruit d'avion.

Miraculeusement, vers 16h, un appel de mon oncle, en Allemagne, qui a vu le reportage à la télé.
Et puis 16h30, mon ex : "bon, tout va bien ? non, c'est rien, je suis en ville, pas de dégât, Muriel doit être chez un copain; bon, chez vous tout va bien je crois..."   puis explosant de colère et de peur enfin lâchée quand sa fille, récupérée vers 19h30, peut enfin l'avoir au téléphone pour lui dire qu'elle va bien.

4 Septembre 06, 9h : les travaux de réfection commencent à Déodat..... une rentrée des classes encore en préfabriqués pour cette dernière année de BTS.