En ce milieu de matinée ensoleillée, un tout petit enfant d’un mois vient enfin de s’endormir, moi, sa mère épuisée, je vais pouvoir profiter de quelques minutes pour me distraire en étendant une lessive ou m’offrir le luxe d’une douche tranquille (ce détail a été oublié par l’histoire).
Boum.
Ou plutôt BAONNGGG !!! plus les vibratos des vitres.
Tiens, ça fait bien longtemps que je n’avais pas entendu un avion franchir le mur du son. C’était pourtant hebdomadaire, lorsque j’étais jeune…
Le bébé n’a même pas tressailli, ce qui est à la fois un soulagement et une inquiétude, car depuis sa naissance, cet enfant est tellement zen que je me demande s’il n’est pas malentendant, et là, tout de même, le bruit était vraiment très fort !
Dans la rue, des voisines affirment qu’il s’agit d’une explosion, celle de la poudrerie St-Eloi située à un ou deux Km à vol d’oiseau. (….ah…Saint Eloi…..Eloi…)
Bon.
Chacun reprend ses activités brièvement interrompues.

Peu après, le téléphone sonne, mon compagnon (tiens, peut-être ne travaillait-il que le soir, ce jour-là ?) répond d’un air étonné, des amis Parisiens nous appellent inquiets pour savoir si nous allons bien (quelle idée ?)
Eux étaient en train de regarder la télévision où un flash d’information les a averti d’un grave accident au sud de Toulouse. Par chance nous, nous sommes au Nord.

Allumons donc la télé.

Nous y apprenons que nous sommes traumatisés, qu’un nuage orangé à la toxicité inconnue se répand sur la ville, que pour autant il ne faut pas s’inquiéter, qu’il convient de laisser les enfants à l’école, ne pas s'inquiéter, et que l’eau du robinet a pu être contaminée et qu’il ne faut pas la boire jusqu’à nouvel ordre, mais qu'il ne faut pas s'inquiéter.

Disciplinée et pas vraiment inquiète (nuage ? Où ça, le ciel est d’un beau bleu naturel…), j’entends bien attendre quatre heures et demi en buvant de l’eau en bouteille, les enfants étant autant à l’abri des retombées chimiques dans leur classe que chez moi.
Mais ma voisine d’en face me hèle à travers la fenêtre et me demande si je veux qu’elle me ramène Miloula (je rappelle que c’est là le nom de code de ma fille ainée) en même temps que sa petite-fille, car il ne reste plus que trois enfants à l’ école, tous les parents s’étant précipités pour récupérer leur progéniture, sûrement pour la mettre à l’abri dans leur abris étanches. Bien, d’accord, elle ne sera tout de même pas la dernière naufragée de la maternelle…

Pendant ce temps, je me traîne avec peine au mini-supermarché du bout de la rue afin d’y faire l’emplette de quelques packs de Volvic. Je n’y suis pas seule, et de Volvic, point, un tas de prédécesseurs assoiffés ont tout rafflé !
Fort heureusement, un plan d’organisation des achats en temps de guerre est vite mis en place par le gérant, qui rationne le contenu de la réserve, un seul pack par personne, et en rang par un et on ne râle pas !
45 mn de queue plus tard, je possède six litres d’eau de source pas très bonne, pour 3 personnes dont une qui allaite et Dieu sait que ça deshydrate, on ne va pas tenir longtemps avec ça, et c’est là, à cet instant précis que je commence à avoir peur.

Tout le monde a à l’esprit le récent drame du World trade Center, et cette explosion est probablement due à un nouvel attentat terroriste, mais tout ça ne s’arrêtera donc jamais ?

Arrivée à Toulouse depuis peu, je n’y ai d’autres connaissances que mes voisins immédiats, je n’ai donc personne au sujet de qui me faire du souci (si ce n’est bien sûr la peine collective pour les inconnus blessés, mais avec la même intensité , pas plus, pas moins, que pour les New-Yorkais, les Kosovars, les Bengladeshis, les Biafrais, les habitants de Kobe, ceux de Bopal, du Chiapas, les boat-people, les Tibétains…)


J’eus donc tout le loisir de cristalliser mon baby-blues autour d’une plus que probable attaque chimique ou/et bactériologique qui m'arracherait mon second fils comme le destin l'avait déjà fait de mon petit Eloi, dix huit mois plus tôt.

Mais mes vitres, elles, ont parfaitement tenu le coup ce jour là.