Château Noir du Dragon Ombrage
An de grâce 945

Messire Godefroy,

Penchée sur mon berceau, une fée m’a dit que notre monde était magique. Hanté, nuancerait plus tard ma pauvre mère. Pourri, dirais-je personnellement, sans vouloir sembler amère. Disons que, comme de nombreuses princesses, je préfèrerais babiller niaisement, tranquillement vautrée sur le trône d’un palais d’argent, plutôt que de pioncer toute la journée, sans bouillotte, dans la plus haute salle de la plus haute tour d’un château humide, glacial et au propriétaire reptilien. Hélas, hélas, trois fois hélas, les malédictions ne nous laissent pas souvent le choix.

J’ai appris dans le dernier numéro de « L’Equipe féerique » que vous veniez de remporter les célèbres joutes du château de Bord-de-sable, et je vous félicite pour vos exploits. Néanmoins, même si tournois et chapiteaux font honneur à votre rang, j’ose me permettre de vous rappeler que le rôle premier des chevaliers est quand même de sauver les jeunes et jolies princesses.

Je ne veux pas insinuer que je commence à trouver le temps long, ni vouloir avoir l’air de réclamer : je passerais pour une horrible mégère exigeante. Cependant, néanmoins, toutefois, en revanche, however, j’apprécierais vivement que vous enfourchiez votre plus belle monture - un fier étalon à la robe blanche immaculée serait parfait pour l’occasion - et que vous veniez me délivrer. Ce n’est quand même pas bien sorcier : il suffit de chevaucher jusqu’aux Gorges des Vives-eaux, traverser nu et à la nage un torrent infesté de remous et de requins, passer outre la sombre, ténébreuse et néanmoins obscure Forêt des Noirs rameaux, escalader les parois escarpées et cendreuses de la Montagne des Os brisés, passer les douves et pénétrer le château de pierres anthracites, échapper au flair des terrifiants cerbères de garde, atteindre la bien protégée Salle du trésor, vaincre Ombrage le dragon millénaire à la carapace indestructible pour franchir enfin - et le cœur léger - l’escalier sans fin menant à la plus haute salle de la plus haute tour. Avoue que cela n’est que bagatelle pour un homme qui a réussi l’exploit de vaincre le Seigneur Ulrich Von Dieter au cent mètres bière.

La clef de ma chambre est sous le paillasson. Si tu arrives avant onze heures du matin, essaie de ne pas faire trop de bruit, et n’ouvre pas les volets. Ah ! Et n’oublie pas les croissants.

Voilà.
A très bientôt, je n’en doute point,

Princesse Patience de Ronflefort

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Posté également sur "Une porte vers ailleurs" (mais il sera sans doute bien plus lu ici ;)
Il s'agit de ma participation au concours d'écriture dont je vous avais parlé
ici.
J'espère que Pierre me pardonnera une certaine tournure de phrase, léger emprunt à sa Lettre de refus d'un éditeur (je n'ai pas pu résister).
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