Dominique Champeix naquit le 2 décembre 1793 à Valence (Dauphiné, France).

Son père était sous-officier d’intendance de la garnison de la ville et sa mère en était cantinière.

Il passa son enfance parmi les soldats, les canons, les chevaux et les chargements de charrettes qui l’ont emmené sans trêve de caserne en campement dans les campagnes militaires de Bonaparte puis de Napoléon.

Malgré ces errances, ses parents étaient très soucieux de sa sécurité et de ses fréquentations et Dominique vécut ses jeunes années très à l’écart des autres enfants de son âge en recevant toutefois de son père une éducation et une instruction toute militaire.

Dominique ne se plaignit jamais de cette grande solitude et il s’est rapidement passionné pour les combats et les batailles qu’il ne pouvait suivre que de très loin ou se faire raconter le soir par les soldats proches de sa famille.

À dix ans, il ne rêvait que d’être tambour et de « battre » ainsi sa première bataille au cœur de laquelle il serait enfin un des acteurs.

Son père lui accorda des leçons de tambour et Dominique réalisa alors combien cet art était stratégique et difficile, car en réalité, il sert à transmettre des ordres divers aux soldats dans le tumulte du combat.

Dominique s’appliqua avec passion à ces leçons tout en languissant d’avoir enfin les quinze ans requis pour rejoindre un régiment.

Le destin hâta toutefois les évènements quand un premier décembre au matin, on le demanda pour être tambour du quatrième régiment d’infanterie de lignes commandé par le colonel Joseph Bonaparte, frère aîné de l’empereur qui devait participer le lendemain même à une bataille près d’un village morave nommé Austerlitz.

Il remplaçait ainsi, pour son plus grand bonheur et grâce à un grand mensonge sur son âge, quelques jeunes tambours alités par une fièvre.

Dominique ne put retenir son émotion quand, le 2 décembre 1805 à 8 heures du matin, jour de ses douze ans, le tambour-major lui donna l’ordre de battre avec ses cinq autres camarades, la mise en marche du régiment vers le plateau de Pratzen.

Moins d’une heure plus tard, Dominique se trouva au milieu de l’enfer : le régiment arrivait sur le plateau quand l’infanterie russe attaqua violemment sur un côté, causant surprise puis la panique chez les Français.

Les tambours n’eurent pas le temps de se mettre à l’écart et de rejoindre les officiers et furent pris entre les feux des canons de Soult et ceux des fusils russes.

Le tambour-major fut le premier à tomber, criblé de balles et les autres garçons affolés se jetèrent à terre en se protégeant la tête de leur tambour.

Seul Dominique resta debout tétanisé, tandis que derrière lui, les soldats français s’agitaient dans tous les sens à la quête d’un ordre ou d’un contrordre que de toute façon ils ne pouvaient entendre dans le vacarme des fusils et des canons.

À une centaine de mètres en aval, Dominique aperçut alors des soldats russes, qui avançaient, la baïonnette baissée, et que le tir nourri des canons ne semblait pas impressionner.

Comme réveillé par cette vision, Dominique hurla à ses camarades de se lever, de reprendre leur tambour et de battre la charge.

C’était ça ou de battre la retraite.

Dans la mitraille, les six garçons battirent alors la charge à faire péter les peaux et ils l’auraient fait sans aucun doute jusqu’à ce que les Russes les embrochent.

Au bout de plusieurs minutes de battements, Dominique ne vit plus rien ; n’entendit plus rien et il ne sentit même pas la balle qui lui entama sévèrement la cuisse gauche, ni celle qui l’érafla à une épaule.

Un peu plus tard, mais pour lui, une éternité, il perçut enfin que des ombres couraient tout autour de lui dans un grand tumulte et il réalisa alors que les Français chargeaient.

Ils battirent ainsi leur tambour pendant plus d’une heure et ils auraient continué à le faire si un officier ne leur avait pas demandé de cesser en leur disant que la bataille était finie et qu’elle avait été gagnée un peu grâce à leur initiative.

À travers ses larmes, Dominique reconnut Joseph Bonaparte.

Il s’effondra alors dans les bras de ce prince et s’évanouit.

Conduit à l’infirmerie, le jeune tambour fut déshabillé pour être lavé et soigné et c’est alors que le médecin et les infirmiers constatèrent avec stupéfaction que Dominique Champeix n’était en réalité qu’une petite fille de douze ans.


Ses parents avaient en effet ardemment désiré un garçon.

Très déçus d’avoir obtenu une fille et ne pouvant plus avoir d’autres enfants, ils avaient décidé de l’élever comme un garçon jusqu’à ce fut possible.

Si la bravoure de Dominique aida à étouffer le scandale qui suivit cette découverte, ses parents décidèrent pourtant de quitter l’armée et de retourner vivre à Valence où ils avaient de la famille et quelques biens.


Dominique eut beaucoup de mal les premiers temps à se faire à cette vie sédentaire et surtout à s’habituer à « l’uniforme » et aux attitudes de son « nouveau sexe ». Quelques années plus tard, elle se maria et devint une excellente mère de famille.

Dominique ne révéla son secret à personne : ni à son mari, ni à ses enfants.

Un jour pourtant, sentant sa fin proche, elle conta son histoire à une bonne amie qui était l’épouse du commandant de la garnison de Valence.

Dominique n’a pu jamais savoir si cette amie crut à son récit.

Elle ne sut jamais non plus que cette amie raconta tout à son mari qui n’était autre que le petit-fils d’un de ses camarades tambours à Austerlitz et qui, de son grand-père, connaissait par coeur cette histoire.

Dominique Champeix mourut en effet quelques jours plus tard.


Elle fut enterrée dans le cimetière de Bourg les Valence le 2 décembre 1883, le jour de son quatre-vingt-dixième anniversaire et exactement soixante-dix-huit ans après « sa » bataille.

Ce jour-là, les sept enfants, les vingt petits-enfants, les amis et voisins de madame Dominique L. née Champeix eurent la stupéfaction de voir tout un bataillon de spahis lui rendre les honneurs militaires en bonne et due forme.