Journal d’Alexis. Le 22 décembre 2008


Je m’appelle Alexis, j’ai onze ans et je veux mourir.
Je veux mourir non pas parce que je ne suis pas beau, petit et que j’ai un pied-bot, mais parce que mon village où je suis né va bientôt disparaître pour toujours.

Les gens de l’électricité veulent l’engloutir pour faire un barrage en aval pour du courant « dont on en a rien à foutre » comme dit Papa.
Mon petit village que j’aime va crever pour donner du jus aux gens de la capitale régionale, en bas de nos montagnes, à trois heures de route.
Moi, j’y suis allé qu’une fois dans ma vie à la capitale : J’aime pas du tout. Ça pue, c’est plein de bagnoles dans tous les sens et il n’y a que des magasins de fringues pas mettables à un âne comme dit Mathilde.
Mathilde c’est la plus vieille du Lothar (c’est le nom de mon village). Elle y est né il y a très longtemps comme tous ses ancêtres depuis la nuit des temps et au moins autant que nos Alpes sont Alpes.
Elle ne sait pas très bien elle-même quel âge elle a d’ailleurs. Elle pense avoir quatre-vingt-dix ans, mais Papa dit qu’elle est bien plus vieille que ça. Près de cent ans elle aurait la Mathilde !
En plus quand j’ai été dans la grande ville, à la fin, j’ai croisé d’autres enfants que se sont foutus de ma gueule tellement je boitais.
J’aime pas cette ville et ses gens et pour rien au monde je veux que l’on y soit envoyés pour vivre quand il auront noyé le village, mon village !

Il faut que je vous en parle du Lothar : Il est situé tout en haut d’une petite vallée très encaissée et creusée par un grand torrent (le Lothar aussi) qui sort de dessous le mont Lothar (3200 mètres)
On raconte chez nous que cette rivière viendrait de très loin en souterraine et qu’elle aurait sa source sous le mont Saint-Gothard. Ce serait même une sœurette du Rhône, du Rhin, de l'Aar et du Tessin ! (Je me suis documenté hein !)
Elle tombe à Pic des pentes du Lothar pour se jeter dans un petit lac en amont du village (le lac Lothar), puis elle disparaît, passe sous notre petite chapelle pour partir dégouliner en cascades de plus en plus grosses et bouillonnantes vers la plaine pour aller faire boire ces cochons de la ville.

Le village a une vingtaine de chalets très vieux (même authentiques) groupés en cercle autour de la chapelle qui est une antiquité aussi.
La vie est très dure à Lothar, mais elle est très belle aussi parce que tout autour c’est trop beau et naturel !
Quand je suis né, il y avait une trentaine d’âmes à Lothar (comme dit Papa), mais en onze ans, pas mal sont morts et d’autres plus jeunes sont partis ailleurs en laissant derrière eux douze grandes personnes et cinq enfants comme moi.
On n’a pas la télé et on ne va jamais à l’école : On apprend tout seul (un peu aidés par les parents quand même hein !)
Nous avons quelques bêtes et on ne vit que des produits de la terre, de la forêt d’à côté, des abeilles et l’électricité vient d’une petite turbine installée sous la chute du Lothar qui a été payée par « les Bienfaisants de L’AP » qu’on a jamais vus ici de mémoire d’aïeuls, mais qui aident en secret le village depuis le moyen-âge à ce qu’on raconte.
En plus, personne ne sait ici ce que veut dire « AP »
Ce sont eux qui paient pour entretenir la seule petite route très étroite qui mène ici en suivant la vallée et la ligne de téléphone.
D’après Papa, ça doit leur coûter la peau des fesses (sans parler de l’entretien de la turbine !) surtout que ni l’Etat, ni la Région ne veulent plus payer ça depuis des années et des années.
A part un facteur et un docteur, une fois par mois, personne ne monte jamais au Lothar tellement c’est loin et perdu dans la montagne et il n’y a rien de vraiment intéressant pour les touristes, les skieurs ou les alpinistes.
C’est pourquoi ils veulent tout détruire ici hein ! Le torrent est de plus en plus vigoureux et ils pensent que cela ferait un superbe truc pour élever leurs foutus kilowatts du diable !
Oui, mais il faut noyer tout le village pour ça et nous foutre à la porte de chez nous.

Mais on résiste ! On se bat tant qu’on peut, même si pour Papa, il y a peu d’espoir de sauver notre paradis natal.
Depuis deux ans qu’ils nous ont annoncé ce projet de malheur, on se creuse la tête, ici pour trouver des trucs de valeur qui pourraient empêcher tout ça.
Mais en fait, tout est banal comme la nature au Lothar.
Il y a bien les chalets vieux comme le roc, mais il paraît que ça ne vaut rien en architecture ou en machin rustique.
Il y a aussi la chapelle construite avant Jésus-Christ, à ce qui dit Mathilde, mais à part sa crypte minuscule couverte sur les murs de dessins et de symboles indéchiffrables (qu’il a dit le monsieur du musée qui est venu cet été) elle n’aurait rien de vraiment rare.
Le monsieur s’est très intéressé pourtant au triptyque posé sur l’autel, mais j’en reparlerai plus tard de ce bout de bois.

Il y a aussi le petit lac (Lothar) en amont du village qui est très rigolo avec son île au milieu et tous les glouglous qu’il fait parfois avant de recracher des tas de trucs pas possibles (des arbres entiers souvent)
Il est très dangereux ce lac et nous les enfants, il nous est interdit de nous y baigner et même de l’approcher

Voilà bientôt Noël (le dernier) qui sera sans neige, comme l’année dernière et je commence ce journal qui sera sans doute mon testament parce que je veux mourir ici, chez moi, avec mon village !
Ce matin, les adultes sont tous partis pour deux jours à la ville dans les deux minibus (offerts aussi par les « Bienfaisants ») pour vendre quelques trucs, faire des courses et surtout pour aller assister sans grand espoir à la dernière réunion d’information sur le projet
Nous les enfants, on reste avec Mathilde et avec Arthur, qui a quarante ans et qui est le meilleur apiculteur du monde, ça c’est sûr.
On a la charge de préparer la dernière veillée de Noël dans la chapelle.
Papa a promis à Mathilde d’aller aux archives retrouver son acte de naissance pour savoir son âge !

Ils étaient à peine partis qu’il s’est mis à pleuvoir comme vache qui pisse et ça n’a pas arrêté de toute la journée.
On les a eus au téléphone ce soir, ça marchait très mal, mais ils nous ont dit qu’ils étaient bien arrivés en bas malgré ce temps de cochon.

J’écris ces lignes sur la table à manger. Les autres jouent aux cartes, au menteur, Arthur ronfle dans un fauteuil et Mathilde tricote, mais elle semble inquiète de toute cette flotte qui tombe.

A suivre…