Je me souviens de ce premier jour d'école à quatre ans. On me donne un demi-cahier vert, à  doubles lignes,  j'écris aussitôt des mots au crayon sur les pages du milieu ; m'apercevant que c'est  interdit,  je les  gomme  en froissant la feuille.

Un soir de septembre j'ai traversé la cour du lycée en cherchant l'odeur des feux dans les champs. A dix ans,  le passage des salles de classe à l'internat se substitue aux trois kilomètres de marche qui me ramenaient de l'école primaire. Maigre consolation de la bille de chocolat et du morceau de pain aux bords blanchis, un livre sur ma table de travail.

Ce jour-là, pendant les vacances de Pâques, je suivais mon frère et mon cousin qui allaient vider dans l'ancien lavoir une bouteille remplie de rebezzans* capturés dans la rivière. Sous le couvert des ormes, je vois le reflet des feuilles naissantes dans l'eau noirâtre, le frétillement de ces poissons vifs et brillants pressés de fuir. Je me souviens, j'étais encore assez petite pour que ma mère me lave dans le lavabo du cabinet de toilette lorsque les deux garçons m'ont repêchée.

Longtemps j'ai vécu avec la certitude de l'inébranlable. Longtemps j'ai cru que les sabots de mon père resteraient éternellement devant le seuil de la maison : lourdes chaussures en cuir noir et dur qu'il portait avec des feutres.

J'ai bien connu les félins de la maison. La vieille chatte à l'oreille déchirée, par un gros rat disait-on, me léchait affectueusement la joue lorsque je m'asseyais à côté d'elle sur le perron. Elle allaitait ses chatons ; je m'allongeais dans la paille et respirais avec délices, frôlant de mon nez les petites têtes rondes et douces, une odeur rappelant l'éther, que j'ai retrouvée bien des années plus tard, dans les cheveux de mes enfants nouveaux-nés.


*rebezzan est le mot issu du patois, beaucoup plus imagé, pour vairon.


Anamnèse