Pas les mains Léonard !
Ne peins pas mes mains maintenant, laisse-les s’agiter à leur guise, laisse les remplir leurs fonctions de mains avec des doigts et des phalanges qui se nouent se dénouent se touchent, en un ballet précis, prolongement de la pensée et de l’œil. Ne peins pas mes mains Léonard.
Peins mes yeux, peins ma bouche. Ils veulent bien, eux, accepter pour un temps l’immobilité de la pose. Parce que mes yeux te regardent, ma bouche t’aspire ,mes oreilles se délectent de tes rares paroles. Tu ne parles pas en travaillant. Parfois un mot, une phrase, tellement énigmatique, que lorsque je retournerai dans mon palais, je rêverai des heures à ces quelques mots, et à ton visage Léonard.
J’étais heureuse avant, aimée de mon mari, heureuse mère de trois adorables bambini, et je n’espérais rien de plus pour mon bonheur. Francesco a décidé de commander mon portrait à un peintre renommé. Un cadeau pour son épouse adorée. Quel cadeau !
Ce jour de 1503, je suis venue pour la première fois dans ton atelier. Tu n’as pris ni tes crayons ni tes pinceaux. Tu as parlé. Tu m’as emmenée dans les jardins de Florence. Tu m’as raconté la Toscane. Il y a eu des silences aussi. Tu as proposé que je revienne le lendemain. Nous avons bavardé, tu m’observais et tu me posais des questions. Tu m’as demandé si je connaissais les mathématiques. A-t-on besoin de connaître les mathématiques pour qu’un peintre fasse votre portrait ? Le soir je suis rentrée chez moi, et j’ai cherché des ouvrages dans la bibliothèque de mon mari.
Tu m’as montré de drôles de petites constructions en bois, et tu m’as dit qu’un jour les hommes voleraient au dessus de nos têtes dans des machines ailées. Tu es fou Léonard.
J’ai commencé à te poser des questions. C’était comme une étrange fenêtre qui s’ouvrait pour moi, tout ce que tu disais.
Ne bouge pas Léonard, laisse-moi te regarder. Me noyer dans tes yeux, admirer les boucles de ta barbe, deviner ton corps d’homme –es-tu humain ?- sous ce vêtement qui descend jusqu’aux genoux.
Un jour,tu as commencé des esquisses. Quels dessins bizarres. Tu m’as montré les planches anatomiques, les études de paysages. Tu m’as dit vouloir peindre un tableau universel, sur l’espace et le temps, la pensée, l’amour et la beauté, et Dieu, et que tout cela passerait par mon visage. Je n’ai que le visage d’une femme de marchand. Tu es fou Léonard. Puis tu m’as montré le panneau de peuplier sur lequel tu as passé de multiples couches d’apprêts et d’enduits, le peuplier sur lequel tu peindrais l’oeuvre.
Mon mari s’est désintéressé du portrait, il en a fait faire un autre par un peintre à la mode, mais j’ai continué à venir. Il me laisse assouvir mes caprices en souriant de mes lubies.
Toi, minutieusement obstiné, tu étales couches de couleurs et glacis, tu superposes i
Pendant toutes ces heures passées ensemble à l’atelier, je me suis enivrée des vapeurs d’essence de térébenthine. Peu à peu je me suis enhardie. Ta main parfois guidait la mienne.
Ne peins pas mes mains Léonard, ne bouge pas s’il te plaît.
Avec mes crayons et mes pinceaux, insatiable, je dessine ton portrait.
Sources :"Histoires de peintures" de Daniel Arasse et les sites : insecula et Léonard de Vinci
Commentaires sur Pas les mains Léonard !
oui, quelle écriture, quelle fantaisie
quel art !
Frivoli, lire cette prose est un porte-bonheur pour l'après-midi. Ce billet est superbe.
Tout simplement magnifique.
Cela se passe de commentaire.
Merci, Enn'.
Bravo, Enn'
on pourrait penser qu'Enn serait la réincarnation de Mona Lisa, c'est du vécu ?
Waouw !
Je ne sais pas ce qu'elle a l'araignée en ce moment, mais elle grimpe aux plafonds hein !
L'approche de l'hiver sans doute ?
Du deuxième acte ?
C'est superbe !
Que voilà une toile bien tissée sur un toile bien peinte (malgré tout) !
ben voui, ca fait deux jours que je cherche des mots pour mettre sur mes impressions, et j'arrive pas à sortir un truc intellient..
J'en reste baba, quoi ![]()
Bravo et merci, madame Enn'!
A-t-on besoin de connaître les mathématiques pour qu’un peintre fasse votre portrait ? Ou la mécanique quantique pour le faire venir du passé au présent? Oui, "insatiable".
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