04 octobre 2006

Pas les mains Léonard !

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    Ne peins pas mes mains maintenant, laisse-les s’agiter à leur guise, laisse les remplir leurs fonctions de mains avec des doigts et des phalanges qui se nouent se dénouent se touchent, en un ballet précis, prolongement de la pensée et de l’œil. Ne peins pas mes mains Léonard.

   Peins mes yeux, peins ma bouche. Ils veulent bien, eux, accepter pour un temps l’immobilité de la pose. Parce que mes yeux te regardent, ma bouche t’aspire ,mes oreilles se délectent de tes rares paroles. Tu ne parles pas en travaillant. Parfois un mot,  une phrase, tellement énigmatique, que lorsque je retournerai dans mon palais, je rêverai des heures à ces quelques mots, et à ton visage Léonard.

   J’étais heureuse avant, aimée de mon mari, heureuse mère de trois adorables bambini, et je n’espérais rien de plus pour mon bonheur. Francesco a décidé de commander mon portrait à un peintre renommé. Un cadeau pour son épouse adorée. Quel cadeau !

   Ce jour de 1503, je suis venue pour la première fois dans ton atelier. Tu n’as pris ni tes crayons ni tes pinceaux. Tu as parlé. Tu m’as emmenée dans les jardins de Florence. Tu m’as raconté la Toscane. Il y a eu des silences aussi. Tu as proposé que je revienne le lendemain. Nous avons bavardé, tu m’observais et tu me posais des questions. Tu m’as demandé si je connaissais les mathématiques. A-t-on besoin de connaître les mathématiques pour qu’un peintre fasse votre portrait ? Le soir je suis rentrée chez moi, et j’ai cherché des ouvrages dans la bibliothèque de mon mari.

    Tu m’as montré de drôles de petites constructions en bois, et tu m’as dit qu’un jour les hommes voleraient au dessus de nos têtes dans des machines ailées. Tu es fou Léonard.
J’ai commencé à te poser des questions. C’était comme une étrange fenêtre qui s’ouvrait pour moi, tout ce que tu disais.

   Ne bouge pas Léonard, laisse-moi te regarder. Me noyer dans tes yeux, admirer les boucles de ta barbe, deviner ton corps d’homme –es-tu humain ?- sous ce vêtement qui descend jusqu’aux genoux.

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Un jour,tu as commencé des esquisses. Quels dessins bizarres. Tu m’as montré les planches anatomiques, les études de paysages. Tu m’as dit vouloir peindre un tableau universel, sur l’espace et le temps, la pensée, l’amour et la beauté, et Dieu, et que tout cela passerait par mon visage. Je n’ai que le visage d’une femme de marchand. Tu es fou Léonard.  Puis tu m’as montré le panneau de peuplier sur lequel tu as passé de multiples couches d’apprêts et d’enduits, le peuplier sur lequel tu peindrais l’oeuvre.

Mon mari s’est désintéressé du portrait, il en a fait faire un autre par un peintre à la mode, mais j’ai continué à venir. Il me laisse assouvir mes caprices en souriant de mes lubies.

Toi, minutieusement obstiné, tu étales couches de couleurs et glacis, tu superposes inlassablement les transparences. Quel paysage effrayant et magnifique. Rien d’humain. On croirait l’aube de la Terre ou la fin du monde Cette image de moi que je contemple ici, je crois que Francesco ne l’aimerait pas ! Tu m’as épilé les sourcils et les cheveux, comme à une femme de mauvaise vie. Et j’ai l’air d’être si près du passant : tout le monde pourrait me toucher, je ne suis protégée par aucune balustrade sur laquelle appuyer mon bras. Ma gorge offerte au premier venu.

Pendant toutes ces heures passées ensemble à l’atelier, je me suis enivrée des vapeurs d’essence de térébenthine. Peu à peu je me suis enhardie. Ta main parfois guidait la mienne.

Ne peins pas mes mains Léonard, ne bouge pas s’il te plaît.

Avec mes crayons et mes pinceaux, insatiable, je dessine ton portrait.

1515___Autoportrait

bouillon numéro 9

Sources :"Histoires de peintures" de Daniel Arasse et les sites : insecula  et Léonard de Vinci

Posté par Ennairam à 14:16 - - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


Commentaires sur Pas les mains Léonard !

génie

oui, quelle écriture, quelle fantaisie
quel art !

Posté par giovinetta, 04 octobre 2006 à 14:50

Frivoli, lire cette prose est un porte-bonheur pour l'après-midi. Ce billet est superbe.

Posté par Da Scritch, 04 octobre 2006 à 17:05
Bravo

Tout simplement magnifique.

Posté par honey, 04 octobre 2006 à 23:53

Cela se passe de commentaire.
Merci, Enn'.

Posté par Tetaclacs, 05 octobre 2006 à 09:50
Oui

Bravo, Enn'

Posté par lewis, 05 octobre 2006 à 10:47
Tout est dit...

on pourrait penser qu'Enn serait la réincarnation de Mona Lisa, c'est du vécu ?

Posté par Doudou Janis, 05 octobre 2006 à 12:13

Waouw !

Posté par Roxane, 05 octobre 2006 à 17:21
Hou là !

Je ne sais pas ce qu'elle a l'araignée en ce moment, mais elle grimpe aux plafonds hein !
L'approche de l'hiver sans doute ?
Du deuxième acte ?
C'est superbe !
Que voilà une toile bien tissée sur un toile bien peinte (malgré tout) !

Posté par Martin Lothar, 05 octobre 2006 à 21:59

ben voui, ca fait deux jours que je cherche des mots pour mettre sur mes impressions, et j'arrive pas à sortir un truc intellient..

J'en reste baba, quoi

Bravo et merci, madame Enn'!

Posté par Mlle Moi, 05 octobre 2006 à 23:00
DaVinciReport

A-t-on besoin de connaître les mathématiques pour qu’un peintre fasse votre portrait ? Ou la mécanique quantique pour le faire venir du passé au présent? Oui, "insatiable".

Posté par IVAN, 07 octobre 2006 à 10:03
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