La neige tombait encore drue ce 24 décembre et tous les alentours, les arbres et les bâtiments du vieil orphelinat de Frivoli en étaient recouverts maintenant d’une épaisse couche.
Mademoiselle Enne, la directrice, admirait tristement ce spectacle par la fenêtre de son bureau tout en se disant que cette neige allait sans doute bien compliquer les fêtes de Noël à l’orphelinat : Les accès et la circulation devenaient difficiles et dangereux ; le froid allait sans aucun doute mettre l’antique chaudière à plat et certaines parties vétustes de la toiture supporteraient mal ce nouveau poids en multipliant les fuites et les courants d’airs déjà si nombreux.

Mademoiselle Enne se dit aussi tristement que ce serait le dernier Noël de l’orphelinat. Un Noël bien pauvre et bien triste sachant qu’au printemps prochain, l’établissement devra être fermé pour vétusté et manque d’argent et que les quelques trente enfants restant et leurs professeurs et éducateurs seront dispersés dans toute la France.
C’est une page de sa vie qui se tournait et c’est une bien belle et sympathique petite famille – sa famille - qui disparaîtra ainsi, pensa t’elle.

L’orphelinat avait été créé après la première guerre mondiale par Anselme Frivoli qui était un grand industriel de la contrée.
Les Ateliers Frivoli étaient spécialisés dans la fabrication d’articles divers de cultes : ciboires, croix, chapelets, ostensoir et autres, et bénéficiaient d’une grande faveur dans l’église catholique.
La maison Frivoli a été longtemps un des fournisseurs attitrés du Vatican et de tous les évêchés de France.
Anselme Frivoli fut un homme très riche et très généreux : En 1920, il fonda l’orphelinat dans une ancienne abbaye situé non loin des ateliers et qui était destiné au début à accueillir des enfants de la province rendus orphelins par la grande guerre.

A l’époque de sa splendeur, l’établissement ne comptait pas moins d’une centaine d’enfants, filles et garçons, âgés de 7 à 16 ans.
C’est la Grand-mère de Mademoiselle Enne qui en fut la première Directrice ; une fonction qu’elle céda à sa fille, qui la céda elle-même à Mademoiselle Enne en 1980.
L’orphelinat jouissait d’une excellente réputation tant par la qualité de ses soins que son éducation.
Pas un des enfants qui en sortait avec regrets à l’âge de 16 ans ne s’était trouvé sans situation ou sans emploi.
Hélas, dans les années 1990, François Frivoli, le petit-fils du fondateur mourut dans un accident d’avion laissant sa veuve Madeleine Frivoli aux prises avec une situation financière chancelante.
La crise de la foi aidant et une concurrence internationale exacerbée en effet, mirent rapidement l’entreprise en faillite.
Madeleine Frivoli dut fermer les ateliers, mais lutta jusqu’à sa mort, en 2003 pour conserver l’orphelinat auquel elle laissa toute la maigre fortune qui lui restait.
Malheureusement, les bâtiments n’avaient pas été entretenus comme il le fallait et l’usage d’une bonne partie d’entre eux fut condamné, ce qui avait obligé Mademoiselle Enne à ne plus accueillir qu’une petite trentaine d’enfants au maximum.
Mais la situation était difficile et depuis quelques mois elle devenait insupportable, d’autant plus que les organismes publics avaient très considérablement limité leurs subventions car l’établissement ne pouvait plus répondre sans grands investissements aux normes de plus en plus draconiennes de confort et de sécurité.
Il fallait donc se résoudre à fermer l’orphelinat, congédier le personnel et disperser les enfants.

Ce Noël 2005 serait donc bien lugubre malgré la ferveur des enfants, l’amour et la passion des éducateurs et du personnel : Cette magnifique petite famille allait disparaître.
Cependant, Mademoiselle Enne savait que tout ce petit monde aujourd’hui préparerait ses humbles festivités avec bonheur et entrain: Il fallait décorer la chapelle servant à la fois d’église, de réfectoire, de salle de musique et de salle des fêtes.
Dans un coin, une piètre crèche serait installée avec les moyens du bord, les bricolages et les travaux manuels de l’année.
Sur une grande table près du sapin, les enfants poseront les cartons et les boites décorés comme ils ont pu et dans lesquelles, le matin de Noël, ils trouveront quelques friandises qui constitueront leur seul cadeau.
Mais Mademoiselle Enne savait que ce matin là, ces quelques bonbons ou gâteaux causeraient une tendre effervescence pour toute cette journée de Noël.
Les quelques rares dons du voisinage et de la commune pourront par ailleurs suffire à constituer un déjeuner de Noël a peu moins fade que l’ordinaire : En entrée une salade composée, puis du poulet au marrons et enfin des gaufres à la confiture pour le dessert.
De plus, on ne lésinera pas sur l’antésite et les sodas.

Mademoiselle Enne, laissant ces tristes pensée se résolut à rejoindre toute sa petite troupe qui devait avoir commencé à s’affairer.
Alors qu’elle traversait le couloir menant à la chapelle, elle rencontra Monsieur Eva, l’intendant, portant sa lourde mallette d’outillage.
Mademoiselle Enne lui dit en soupirant :
- J’ai compris, Monsieur Eva : La chaudière est encore tombée en panne !

L’intendant approuva tristement et tous deux descendirent à la cave.
Ils contemplèrent découragés les niveaux et les voyants de l’énorme chaudière antique qui trônait dans l’humidité de la vaste cave.
-  C’est encore un coup de ce foutu brûleur !  Gémit Monsieur Eva.

Mademoiselle Enne soupira et dit :
- Ce n’est pas vraiment le jour en plus. Avec cette neige, le réparateur, si nous en trouvons un, n’est pas prêt d’arriver !

L’intendant ouvrit sa caisse et dit :
- Je vais essayer de démonter le brûleur et le nettoyer ; si ça se trouve, c’est comme la dernière fois…
- Faites votre possible, répondit Mademoiselle Enne, je vais demander à ce que l’on prépare les poêles à bois ; ça ne sera pas la première fois qu’on se lavera à l’eau froide ; et puis, si vous n’arrivez à rien nous appelons le chauffagiste.

Mademoiselle Enne remonta de la cave en maugréant, puis se dirigea vers la chapelle.
C’est le son de la grosse cloche d’entrée qui, cette fois, l’arrêta.
En se penchant à une fenêtre, elle distingua une silhouette voûtée sur le porche.

En ouvrant la porte, elle découvrit un homme d’un âge certain emmitouflé dans un long manteau râpé d’un gris sale.
Il avait un teint blafard et un visage très ridé que masquait à peine une barbe blanche mal taillée.
Il avait des yeux d’un bleu très profond où brillaient une intelligence et une sympathie certaine.
- Bonjour, désolé de vous déranger  dit l’homme - je suis le chauffeur du car là-bas sur la route et nous sommes en panne…

Mademoiselle Enne aperçut en effet un petit autocar rangé sur le bord de la route à l’entrée du domaine : Le panneau arrière était relevé et une épaisse fumée noire s’en échappait.
L’homme ajouta aussitôt :
- En patinant dans cette neige, le moteur a du trop chauffer : C’est un très vieux car, vous savez… Si vous pouviez me laisser appeler un garagiste ? Et pouvez-vous nous abriter mes onze passagers et moi, le temps que le dépannage arrive ?

Mademoiselle Enne hésita un peu. Puis se reprenant, elle dit en souriant :
- Bien sûr, faites les venir, nous les installerons dans la chapelle. Ils se distrairont en regardant les enfants préparer la veillée de Noël. Je vais téléphoner au garage

L’homme lui sourit, mais semblait hésiter un peu.
- Vous devez savoir que mes passagers sont des personnes âgées. Elles viennent de la maison de retraite d’O. qui est en travaux et elles devaient passer les fêtes à C. où je les conduisais. De ce fait, elles auront besoin d’aide pour arriver jusqu’ici, dans cette neige…
- Bien, dit Mademoiselle Enne, j’appelle de l’aide, dites leur de se préparer.

Quelques minutes plus tard, après avoir donné les consignes, Mademoiselle Enne était dans son bureau et décrocha le téléphone pour appeler le garage.
Le grésillement dans l’appareil ne lui dit rien qui vaille : Au bout de quelques secondes cependant, Madame Estévé, la femme du garagiste, décrocha.
Mademoiselle Enne lui expliqua la situation et demanda si un mécanicien pouvait venir jusqu’à l’orphelinat.
Madame Estévé lui signifia alors qu’en cette veille de Noël, les deux mécaniciens étaient en congé et que son mari, comme la plupart des garagistes de la région, était en mission sur l’autoroute où la neige causait de nombreux carambolages.
Il ne fallait donc pas compter sur un dépannage avant le lendemain, au moins.
Mademoiselle Enne remercia et raccrocha quelque peu ennuyée : Elle avait bel et bien pour plusieurs heures, voire plusieurs jours, douze pensionnaires supplémentaires, qui plus est des vieillards, et une chaudière en panne.
Noël commençait bien.

Par la fenêtre, elle contempla alors la petite troupe des passagers qui s’avançaient péniblement dans l’allée enneigée, soutenue tant bien que mal par les orphelins les plus âgés : Ils avaient l’air en effet très vieux et assez mal en point !
Mademoiselle Enne descendit les rejoindre pour les accueillir.

Le chauffeur du car vint à elle alors qu’elle entrait dans la chapelle.
- Je vous remercie vivement pour votre accueil, Madame, dit-il.

Mademoiselle Enne lui serra chaleureusement la main et lui rendit compte de son entretien avec Madame Estévé.
L’homme dit alors :
- Je me présente : Je me nomme Jean Suze. Je suis médecin et le directeur de la maison de retraite « le Mont d’O. » à O. Comme je vous le disais tout à l’heure, je suis obligé de transférer les pensionnaires dans une autre maison en attendant la fin des travaux au Mont d’O. Nous avons malheureusement eu un début d’incendie qui nécessite de lourdes réparations. Par manque de moyen, j’ai dû louer ce vieil autocar qui n’aura pas supporté cette tempête de neige…

Elle lui proposa d’appeler la Gendarmerie ou les pompiers pour organiser une solution de transfert des personnes âgées, sachant que la panne de chauffage pourrait rendre la nuit critique pour leur santé.

Le Docteur Suze hésita et dit :
- J’ai peur que notre voyage pénible de ce matin ne les ait déjà bien fatigués. Je pense qu’il serait plus sage, dans la mesure de vos possibilités bien sûr, de les laisser se reposer cette nuit dans votre établissement. Ceci étant, ils sont tous en excellente santé, ils ont tous leur mobilité et pourront supporter sans problème une nuit quelque peu « à la dure »

Madame Enne jeta un coup d’œil dans la chapelle : Les enfants s’étaient arrêté dans leurs travaux lors de l’entrée des vieillards et les regardaient bouche bée s’installer sur les chaises entourant la longue table des convivialités.
Ces orphelins avaient rarement l’occasion de rencontrer des anciens et pour certains des plus jeunes, c’était la première fois qu’ils voyaient des grands-mères et des grands-pères « pour de vrai »
Remarquant l’air indécis de Madame Enne, le docteur Suze lui proposa d’aller saluer chacun de ses pensionnaires.
Il y avait cinq femmes et six hommes assis autour de la grande table de la chapelle. Tous semblaient avoir plus de 80 ans : Prostrés sur leur chaise, le visage blafard marqué de nombreuses rides et des yeux éteints.
Ils ne semblaient cependant pas être insensibles à leur nouvel environnement et regardaient attentivement tout alentour.
De leur côté, ils ne devaient pas non plus souvent rencontrer d’enfants.

Après avoir fait le tour, Mademoiselle Enne présenta son équipe au docteur Suze et lui expliqua la situation critique de l’établissement et sa fin annoncée.
Après un long conciliabule, ils convirent de tout organiser pour que les anciens passent la soirée et la nuit à l’orphelinat : Ils aviseraient demain, en fonction des circonstances de ce qu’il conviendra de faire.

A suivre demain…