C’est vers 27h25 que l’accident s’est produit non loin de Lima sur l’autoroute A69 qui relie Port-Vendres à Auckland. Les pompiers encagoulés ont retiré seize cadavres hébétés de la carcasse fracassée dans le ravin profond. Une chapelle ardente a été installée dans un réfectoire désaffecté où gisaient encore les restes d’un cassoulet pantagruélique. Les victimes mutilées ont néanmoins pu être identifiées grâce à la diligence du sergent Garcia arrivé peu de temps après l’atroce accident sur les lieux fumants du drame inattendu. En voici la liste exhaustive et douloureuse.

Berbère, un créole authentique, que le bus perdu avait chargé à Marie-Galante. Il portait encore son plastron blanc maculé de sauce piquante. Son œuvre se résume à quelques découvertes quasi-archéologiques majeures laissées par des industriels oublieux dans la jungle amazonienne.

Ennairam, une jeune professeure de mathématiques moderne qui souriait encore en rêvant sans doute à une paire de tasses à café qu’elle portait dans la poche kangourou de sa salopette bleue qui ne la quittait pas, en mémoire probablement de tous les corps de métier qu’elle avait connus.

Epsilon, une belge égarée dont les lèvres fines étaient ourlées de la mousse blanche d’une bière rousse d’abbaye wallonne. Malgré son nom grec ancien, la jeune femme laissera à la postérité future une image décolorée faite de pensées anachroniques et d’angoisses profondes liées à la réfection d’un escalier improbable.

Evariste Galois, génie des mathématiques pures et de la manutention des sacs de ciment gris avait les membres raides, figés dans des postures inconfortables et malséantes. On regrettera que son talent juvénile n’ait été reconnu que par quelques jeunes femmes pales.

Giovinetta était chanteuse. La police se demande si ce n’est pas en entendant un si bémol cristallin que le chauffeur bègue a perdu le contrôle absolu du véhicule brinquebalant. La langueur diaphane de la note suraiguë aurait embué de larmes opaques ses yeux bleus.

Honey une belle espagnole empourprée participait malheureusement à son dernier voyage. Elle laisse une série impressionnante de mots verts et de poésie fumante. On regrettera son sourire enjôleur et son air engageant.

Lewis Carroll semblait encore perdu dans ses pensées absconses quand le drame inattendu s’est produit. On n’oubliera pas la pertinence ésotérique de ses aphorismes inquiets, et la qualité obscure de son café équitable.

MartinLothar, déguisé pour la circonstance grave en loup garou teigneux se penchait à la fenêtre ouvragée, sûrement afin de mieux respirer l’air marin, lui qui n’avait jamais voyagé qu’entre Levallois et Puteaux, serré contre des voyageuses apeurées.

Myrtille étreignait amoureusement une tortue en peluche, dont les pattes écailleuses étaient maculées de chocolat encore chaud. Elle était la reine du tiramisu italien, mais aucun de ses compagnons de voyage n’avait eu l’heur de le déguster fors un comte transi.

Nivéa, la crème des femmes dormait paisiblement quand le choc brutal anéantit ses espoirs de gloire mondiale. Elle était appréciée pour la couleur rose de ses chaussures ouvertes et la solidité de son sourire énigmatique.

Paquito mourut comme il avait vécu : l’œil vert et la plume acerbe. Il avait rejoint le groupe hétérogène un jour de grand soleil inquiet, ébloui par la beauté surréaliste d’une égérie accorte. On n’oubliera pas ses mots inventés.

Roxane sommeillait au moment de l’impensable accident, probablement encore sous le charme d’un café iconoclaste. La poésie discrète et le charme désuet de ses textes impromptus laisseront d’elle le souvenir ému d’une femme de l’être.

Sambre vécut comme elle mourut, étonnée des mystères érudits d’un monde éclatant de joie. Sa méticulosité inventive a fait d’elle la plus organisée des documentalistes averties.

Saturnin, bigourdan attardé semblait le seul capable de sauver le groupe hétéroclite du désastre, tant ses prémonitions fulgurantes étaient reconnues pour leur pertinence clairvoyante. Le cercle ovale des poètes pyrénéens a promis de lui élever une statue monumentale sur la place des carmes.

STV, le fou ébouriffé, mourut au clair de lune comme il l’avait souhaité. En une conclusion hâtive d’une vie trop brève, il aurait dit : « quand est-ce qu’on mange ? »

Tetaclacs faillit être sauvée par la présence surprenante d’une bouée de sauvetage à portée de ses mains manucurées. Malheureusement, elle les avait occupées à chatouiller le menton imberbe d’un lama claustrophobe.


- ni fleurs ni couronnes, les familles recevront les condoléances par texto uniquement.