4 juillet 2005
Trois heures du matin. Un cri la réveille, son propre cri de terreur, qui la projette en sursaut hors du sommeil et l’amène à la cuisine, tremblante, le souffle coupé. Nouée. Ce cauchemar ? Une poursuite ?
Elle  avale un verre d’eau, prend un yaourt dans le frigo, en déguste la fraîcheur apaisante, parcourt la dernière carte de Gilles. Sourit à son écriture calme et posée.
« Si lointaine nuit de Chine
doux visage aimé
ton souvenir m’illumine »
Elle allume son PC, parcourt ses mails, regarde la série de photos qu’il lui a envoyées. Son reportage terminé, il sera là bientôt. Elle  écrit un message et termine, joueuse.
« Mon doux amour funambule
La chouette hulule
Les insectes stridulent
Au souvenir de nos doux
conciliabules
je  bascule
ridicule, je déambule
tarentule
je t’attends. »
Recouchée, au moment de s’endormir, elle se rappelle qu’elle ne parvenait pas à courir dans son rêve. Elle sombre.


5 juillet 2005
    Elle retire un colis à la Poste. Un petit paquet envoyé de Wenzhou. Sur le premier banc venu, elle déplie l’emballage doucement.  Dans le papier de soie vert, une paire de tongs roses, constellées de paillettes qui scintillent, et quelques feuilles de riz couvertes d’idéogrammes, chacune doublée d’une autre où  figure  un poème en Français.
Il a écrit quelques mots sur une page séparée :
« Un baiser pour chacun de tes orteils nacrés
Avant d’y glisser, mon Elsa aux yeux d’argent
Ces pantoufles de lune aux reflets irisés »
Au dessous, il lui décrit  sa visite d’ usines dans la province de Guangdong où l’on produit les chaussures pour le marché extérieur, puis dans le Sichuan à Chongking et Chengdu, région extrêmement peuplée, où se fabriquent plus de cinq  cent millions de paires destinées aux Chinois. Dans la région de Wenzhou, c’est plus d’un milliards de paires qui sont fabriquées, pour le marché local et l’exportation. Il lui raconte aussi comment il a sympathisé avec un journaliste lettré, qui a calligraphié pour elle des poèmes.

6 juillet 2005
Frivoli : c’est le nom qu’elle a donné au dernier bijou qu’elle vient de créer. Un  collier de verre coloré. Au cours de la journée, elle travaille à une planche d’illustrations pour un livre de contes. Une commande des éditions Milan. Pinceaux, plume, encres et aquarelles. Elle s’inspire des photos de Gilles, et des tableaux de Li Jin Yuan qui a peint les paysages des Pyrénées comme des paysages chinois. Elle essaie des montages sur son ordinateur, à partir de dessins et de photos mêlés. Sa messagerie (merci Y…agenda) lui rappelle en fin de journée qu’elle est invitée à dîner chez des amis au Vernet. Belle soirée estivale sous la pergola. Apeine le temps de se changer.

7 juillet 2005
Il arrive ce soir vers 17h15. Un avion en provenance de Pékin, puis Paris –Blagnac.
Elle s’affaire toute la matinée, aère l’appartement, fait des courses, un bouquet de fleurs dans le salon. Remet en charge son portable, en panne de batteries  depuis hier soir,  oublié en rentrant.
Elle hésite à appeler Gilles. Ils ont pris l’habitude de ne jamais se téléphoner régulièrement. Leur communication fluctuante et parfois hasardeuse, jusqu’à en être inexistante à certains moments, rend l’absence plus légère.
Elle prépare une tarte aux prunes, des pêches au vin rouge et aux épices, chantonne en écoutant distraitement la radio, heureuse du parfum de fruits qui flotte dans l’atmosphère comme un chuchotement de bienvenue.
A 16h, elle part à l’aéroport. Elle a enfilé ses tongs, un jean et un caraco de soie rose. En avance, elle prend un café au Terminal et griffonne sur un minuscule carnet de croquis.
17h35 : les passagers en provenance de Paris attendent leurs bagages autour du  tapis roulant. Après l’avoir guetté en vain dans l’escalier, elle cherche son éternel T-shirt noir, ses cheveux bruns, son dos. Il n’y est pas. Sans doute s’est-il arrêté aux toilettes en descendant de l’avion. Elle attend un peu, puis saisit son téléphone mobile :  « Ici la messagerie de Gilles, je vous rappelle dès que possible ! ».  En raccrochant elle s’aperçoit qu’un message vient d’arriver. Un sms envoyé à 7h ce matin. «Elsa chérie,  escale à Londres pour un contrat chez R. Je t’appelle plus tard. J’ai hâte d’être dans tes bras. J’L ki  t’M. » Désemparée, seule au monde, elle baisse les yeux, regarde à ses pieds. Un coup bref et sec dans sa poitrine. Dans son cauchemar, les mêmes tongs roses l’empêchaient de courir. Elle s’assied par terre, les bras autour des jambes, son menton s’enfonce dans ses genoux. Ses mains se tordent et labourent son corps dans un long cri silencieux.

Il faudra quelques jours pour le confirmer : Gilles C. fut le seul Français tué dans l’attentat de Londres le 7 juillet 2005.