La sonnette retentit alors que j’étais en train de tremper pour la trente-troisième fois mon biscuit en chocolatine dans mon thé vermillon matutinal et néanmoins habituel et ce, tout en écoutant Radio Nostalgie.
Cet exercice quotidien et le nombre trente-trois m’ont été recommandés fermement par ma psy pour me soigner de mes rongements chroniques d’ongles d’orteils.
Ce « dring » inopiné et désormais insolent, m’empêcha d’effectuer le gargarisme final au jus d’hibiscus également prescrit.
Je découvris sur le pas de ma porte un petit homme aux cheveux noirs et hirsutes, vêtu d’un bleu de travail et chaussé de tongs roses à paillettes dorées.
Il avait les yeux hagards et semblait manifestement en proie à une immense agitation.
- Quoi-t-est-ce ? lui demandai-je en vitesse et en serbo-croate, car je parle ces deux langues couramment le matin avant dix heures.
- J’ai besoin de vos services impérieusement, Monsieur le Garde-Chaussettes. Puis-je entrer ?
Je m’effaçai pour laisser entrer cet individu remarquable qui était mon premier client de la journée et qui sans plus d’invitation, se dirigea directement dans la cuisine et s’assit sur ma propre chaise  : Le client est roi chez les Gardes-Chaussettes qui ont l’insigne métier d’éviter le dépareillement des chaussettes dans les grandes cités républicaines.
L’homme m’expliqua alors qu’il était plombier de professions et qu’il revenait du funérarium du Capitole où était exposée la dépouille de son archi-grand-oncle mort prématurément la veille même, à l’age de cent vingt ans de l’épidémie d’épanchement de synovie sévissant alors.
Ce matin-là, il avait remarqué que les chaussettes de l’aïeul avaient été subrepticement dépareillées dans la nuit ; ce qui était pour lui et sa famille un déshonneur voire une honte.
L’affaire semblait d’importance : C’était la première que l’ignoble Dépareilleur s’attaquait aux morts. A n’en point douter, notre guerre, maintenant séculaire prenait une nouvelle tournure et une autre gravité.
Alors que je méditai sur cette horrible nouvelle, le poste à nostalgies cracha la chanson « C’est extra »
Mon client me regarda alors d’un air attendri et dit :
- Il a une belle voix, Ferré !
(A ne pas suivre)